Chronique d’un jury – 2 mai 2025 – Nord-Ouest de la Tunisie
Tourisme, territoire, théâtre d’ombres et fausse respiration verte.
J’ai accepté de siéger à un jury d’architecture sur invitation d’un ancien confrère, croisé du temps où j’enseignais à l’École nationale d’architecture. Il voulait, disait-il, que j’apporte mon regard d’architecte «critique» (comprendre : encore un peu libre) sur un projet touristique d’envergure, sur un terrain boisé de 7 hectares, dans une région du nord-ouest qui manque cruellement de développement et de regards attentifs.
J’ai reçu les dossiers : quatre groupements d’architectes, un volume de travail impressionnant livré dans un délai ridiculement court. Et, en parallèle, un cahier des charges où l’ambiguïté le dispute au cynisme. Sous couvert d’«écotourisme responsable», on trouve pêle-mêle : un COS de 0,3 sur un terrain en pente et densément arboré ; des hébergements hôteliers hors-sol avec piscines, spas, restaurants et salles polyvalentes ; de l’« animation touristique » indéfinissable (entre golf fantasmé et chicha probable) ; et surtout, cerise sur le béton : 30 % de programme immobilier à vendre — villas et appartements, évidemment accessibles en voiture, forcément détachés du projet global.
Bref, un programme schizophrène, à mi-chemin entre nostalgie bétonnée du Club Med et fantasme néolibéral d’une rentabilité immédiate. Le tout enveloppé d’une rhétorique verte prête-à-porter. Autant dire que j’y suis allé avec un mélange de curiosité, de scepticisme... et d’inquiétude.
Le jour du jury, je retrouve des confrères et consœurs brillants, bienveillants, engagés — tous venus avec l’envie sincère de défendre la qualité architecturale. Les présentations commencent. Deux équipes le matin, deux l’après-midi. Chacun tente de faire tenir ce programme hypertrophié dans un site fragile. Tous sont confrontés à la même absurdité : un tiers du terrain constructible, des voieries techniques, des accès pompiers, et une injonction à l’image, à l’effet, au rendement.
Mais surtout, tous se heurtent à la phobie du vide. Ce mal tunisien profond : croire que tout terrain vide est un terrain perdu, croire qu’une forêt sans voiture est une perte d’exploitation, croire qu’un projet sans béton est un projet sans avenir. Une forme de gourmandise suicidaire, qui fait de l’architecture un simple outil d’occupation — alors qu’elle devrait être projet de société.
Et pourtant, malgré l’absurdité, il y eut un moment de grâce. Une équipe, parmi les quatre, a réussi à déplier une pensée. À hiérarchiser, à articuler les usages, à ménager des respirations. Un projet élégant, juste, ancré. Une vraie réponse architecturale, courageuse et posée. Mais voilà : elle n’a pas été retenue.
Le choix final — déjà acté dans les couloirs, comme souvent — a préféré une équipe « en place », dans une sorte de reconduction silencieuse, confortée par la présence d’un jury convoqué a posteriori pour valider l’orientation. Une scène de théâtre. Une pièce déjà écrite. Il ne restait plus qu’à applaudir poliment.
En sortant de cette journée, la déception est multiple.
D’abord, devant l’absence d’évolution dans la manière de penser le tourisme depuis 25 ans - voire bien plus- : même recettes, mêmes mythes, mêmes erreurs.
Ensuite, face au vide abyssal de vision stratégique sur le développement régional — comme si injecter du foncier à vendre suffisait à faire société.
Et enfin, devant l’instrumentalisation des architectes dans des concours faussement ouverts, sans programme réfléchi, sans véritable appel à penser.
Ce jour-là, l’architecture tunisienne a livré un combat d’idées. Mais ce n’est pas l’idée qui a gagné.
Il devient urgent de rappeler que l’architecte n’est pas un prestataire d’habillage, ni un fournisseur de rendus. Il est, ou devrait être, un éclaireur de possibles, un médiateur entre territoire, usages et temps long.
Et si les maîtres d’ouvrage refusent de l’entendre, alors il faudra, nous, continuer de l’écrire.