L’Hôtel du Lac : une expression structuraliste plutôt que brutaliste
Si l’Hôtel du Lac de Tunis est souvent rattaché au brutalisme, son architecture se prête à une lecture plus nuancée. Derrière sa silhouette en éventail qui lui confère le statut de Landmark et d’icône de l’architecture internationale à Tunis, son essence repose davantage sur une logique structuraliste, où la forme naît d’un système porteur rationnel et modulaire.
Loin de se limiter à l’usage du béton brut de décoffrage, le brutalisme est avant tout une démarche architecturale, cherchant à exprimer la structure de manière franche et lisible, indépendamment du matériau employé. Cette approche met en avant la logique constructive, l’honnêteté des formes et une esthétique où les éléments porteurs deviennent un langage en soi.
Un exemple marquant de cette diversité est le siège de l’Office Chérifien des Phosphates (OCP) à Casablanca, conçu en 1975 par l’architecte Patrick Collier. Son architecture combine une monumentalité affirmée avec des éléments préfabriqués et une organisation spatiale rigoureuse, démontrant que l’expression brutaliste ne repose pas uniquement sur le béton apparent, mais aussi sur une rationalité structurelle et une écriture architecturale cohérente. De même, le projet Plot #1282 de Bernard Khoury, entrepris à Beyrouth après l’explosion du port en 2020, témoigne d’un brutalisme contemporain où l’expressivité architecturale s’appuie sur des matériaux divers — métal, verre, béton — tout en conservant une force sculpturale et une lisibilité structurelle affirmée.
Dans le cas de l’Hôtel du Lac, l’approche structuraliste semble toutefois plus pertinente. Contrairement aux œuvres emblématiques du brutalisme, qui exaltent la matérialité brute du béton, l’Hôtel du Lac ne met pas en scène un béton texturé et expressif, mais plutôt un système constructif modulaire et répétitif, où la structure elle-même devient un organisme générateur d’espace. Son porte-à-faux spectaculaire et sa forme pyramidale inversée traduisent une recherche avant tout structurale, plus proche des approches développées par des architectes comme Herman Hertzberger et Kenzo Tange, figures majeures du structuralisme.
Hertzberger, notamment avec son Central Beheer Office (1972-1974) à Apeldoorn, conçoit un bâtiment où la structure modulaire génère des espaces flexibles et évolutifs, basés sur des cellules répétitives adaptables aux usages. De son côté, Kenzo Tange, dans ses projets comme le Shizuoka Press and Broadcasting Center (1967-1968) à Tokyo, explore une architecture en grappes où la structure devient un cadre évolutif, capable de s’adapter aux besoins futurs. Ces approches résonnent fortement avec la logique constructive de l’Hôtel du Lac, où l’ossature modulaire et l’organisation des volumes permettent d’envisager des mutations programmatiques.
Cette logique structuraliste confère à l’Hôtel du Lac une flexibilité fonctionnelle qui le rend particulièrement propice à des projets de réhabilitation et de reconversion. Son emplacement stratégique au cœur de Tunis et son statut de Landmark urbain en font un candidat idéal pour accueillir des fonctions hybrides, adaptées aux dynamiques contemporaines de la ville. Des réflexions récentes ont d’ailleurs été menées pour préserver et revitaliser ce bâtiment emblématique. En 2024, la décision a été prise de le restaurer et le moderniser plutôt que de le démolir, avec la possibilité d’y intégrer un complexe commercial et des hébergements touristiques, selon des rapports récents.
Ainsi, l’Hôtel du Lac s’apparente davantage aux expérimentations architecturales des années 1960-70, cherchant à articuler logique constructive et flexibilité spatiale. À travers cette grille de lecture, il apparaît moins comme un manifeste du brutalisme que comme un exemple remarquable de structuralisme, où la structure devient langage et non simple matérialité.
© a. h. avec les conseils d'un ami :)