L'architecte
Né entre plusieurs mondes, la même année que Samba Pa Ti, Adel Hidar voit le jour à Montréal, d’un père originaire de Mateur, petite ville du nord-ouest tunisien, et d’une mère allemande issue d’un village de Franconie, avant de grandir à Sousse. Des racines mêlées qui ancrent moins qu’elles n’orientent, et installent d’emblée un léger décalage. Une manière d’être à distance, et donc de voir différemment.
Formé à l'École Nationale d'Architecture de Rabat, il y croise notamment Jean-François Zévaco, figure fondatrice de la modernité architecturale marocaine. Chez lui, le béton n'est jamais abstrait : il capte la lumière, organise l'ombre, épouse la pente du terrain. Zévaco avait compris que l'intemporalité procède du lieu, du climat, de la matière, d'une écoute patiente de ce qui précède l'architecture. Ses détails sont d'une précision rare, ses espaces d'une générosité qui résiste au temps.
Paris, ensuite. L'Institut d'Urbanisme de Paris, un master en géographie et paysage à la Sorbonne. L'architecture apprise aussi par ses marges, ses territoires, ses logiques cartographiques. Au sein de l'agence Chemetov + Huidobro, l'horizon s'élargit : La Courneuve, les Grands ensembles, l'urbanisme comme question sociale autant que fonctionnelle. Chem disait que "l'architecture n'est pas un métier mais une relation au monde pour le transformer." Vaste programme, et lourde responsabilité.
En décembre 1999, il obtient un deuxième diplôme d'architecture (DESA) à l'École Spéciale d'Architecture de Paris, dernière promotion du siècle. Le droit d'exercer la profession en France. Tout était en place.
Six mois plus tard, les racines l'emportent. Retour en Tunisie. En 2000, fondation de l'Atelier Façila à Sousse.
L'atelier
La relation avec un client n'est pas une relation de prestation. C'est une exigence mutuelle, une aventure commune où la commande n'est pas exécutée mais questionnée, retournée, challengée jusqu'à révéler ce qu'elle porte vraiment en elle. Certains clients sont devenus des amis. Certains amis sont devenus des complices. Tous ont découvert, à un moment ou un autre, que confier un projet à un architecte qui y croit vraiment, c'est aussi accepter d'être surpris par ce qu'on ne savait pas encore vouloir.
Pourtant, la commande publique a été le territoire principal d'Atelier Façila. Le plus noble, peut-être ? Le plus ingrat. Celui où l'architecture peut transformer durablement le réel, là où les résistances sont les plus sourdes, les abandons les plus douloureux, les lenteurs les plus coûteuses. Bâtir dans ce contexte relève parfois de l'acte de foi autant que de la compétence technique. Nous continuons.
La transmission
Dix ans à l'École Nationale d'Architecture et d'Urbanisme de Tunis. Pas pour enseigner des règles, mais pour transmettre une façon d'être face à un projet, un métier aussi : une rigueur, une méthode, et ce virus des concours attrapé chez Chemetov et jamais guéri. L’enseignement est peut-être le seul endroit où l'architecte apprend autant qu'il transmet : la question d'un étudiant oblige à reformuler ce qu'on croyait acquis, l'atelier devient un laboratoire commun. Entre l’école à Sidi Bou Saïd et les tables de l'atelier Façila, toute une génération d'architectes du début des années 2000 a appris que l'architecture se gagne, se défend, se perd parfois, mais ne se brade jamais.
De cette expérience naîtra Façi'Lab en 2020 : laboratoire de formation et de stages, espace de recherche et d'expérimentation. Parce que certaines histoires méritent plus qu'une parenthèse.
Les convictions
L'architecture est peut-être le vecteur de transformation le plus puissant qui soit, parce qu'il est silencieux, ancré, et qu'il dure. Une société qui sous-estime ses architectes sous-estime son propre futur.
Contre le cynisme. Contre l'architecture par défaut. Comme un certain Howard Roark, nous croyons que l'intégrité d'une vision vaut plus que n'importe quelle approbation, et que trahir un projet, c'est trahir les gens qui vont l'habiter.
Un bâtiment public raté n'est pas une erreur administrative. C'est une violence faite au territoire pour les cinquante années qui viennent.
Construire, au fond, c'est toujours parier sur l'avenir de quelqu'un d'autre.