L’appel à candidature lancé par la société Sousse Nord pour la construction de logements à El Kantaoui suscite des interrogations profondes quant à la place de l’architecte dans la conception d’un projet d’une telle envergure. En analysant le cahier des charges, plusieurs points révèlent une approche purement administrative et quantitative, au détriment d’une vision architecturale et urbaine qui aurait dû être à la hauteur du site exceptionnel concerné.
1. Un site d’exception traité comme un programme standardisé
Située au cœur du golf de Kantaoui, l’opération « Diar Echat et Diar El Golf » s’inscrit dans un cadre paysager d’une rare qualité, dont la conception originelle est largement attribuée à Olivier-Clément Cacoub, l’un des pionniers de l’architecture contemporaine en Tunisie. Pourtant, le document de consultation se limite à fixer des coefficients d’occupation des sols (COS et CUF) maximaux, sans aucune réflexion préalable sur l’impact paysager et environnemental du projet.
Une approche plus rigoureuse aurait nécessité un Masterplan, en amont de la désignation des architectes, afin de définir les grands principes d’aménagement et d’implantation en tenant compte du site. Une telle démarche aurait pu être initiée sous forme d’un concours d’idées, permettant d’explorer des scénarios variés d’intégration urbaine et paysagère. Or, le cahier des charges impose des règles rigides qui contraignent la conception dès le départ.
2. La notation des références : une absurdité quantitative
L’un des points les plus problématiques de cet appel à candidature réside dans son système de notation des groupements d’architectes. En effet, si l’obligation d’intégrer des architectes de différentes générations (plus de 20 ans et moins de 10 ans d’expérience) est une initiative louable qui favorise la transmission et l’émergence des jeunes professionnels, son articulation avec une grille de notation purement quantitative est totalement contre-productive.
Ce système privilégie les groupements cumulant le plus de mètres carrés construits et le plus grand nombre de projets réalisés. Or, la qualité architecturale d’un projet ne se mesure pas au poids des références accumulées. Un architecte ayant conçu un seul projet exceptionnel, en parfaite adéquation avec son contexte, ne serait donc pas mieux noté qu’un autre ayant enchaîné des réalisations médiocres, mais en grand nombre.
Cette approche revient à nier la valeur intrinsèque du travail architectural et à transformer l’évaluation des candidatures en un simple calcul arithmétique. Elle pousse les architectes à constituer des groupements de circonstance, basés sur des critères purement stratégiques plutôt que sur une complémentarité réelle entre les compétences.
3. Une méthodologie qui limite la créativité et la pertinence des propositions
En privilégiant la rapidité de la procédure et la mise en conformité réglementaire, cet appel à candidature sacrifie la possibilité de générer des idées innovantes et adaptées au site. Contrairement à un concours d’architecture où les candidats proposent des visions stratégiques pour le projet, ici, les équipes retenues devront se conformer à un cahier des charges rigide et contraignant dès les premières phases d’étude.
L’absence d’une phase exploratoire et la rigidité des critères de sélection empêchent donc toute réflexion approfondie sur des thématiques cruciales telles que la relation entre le bâti et le paysage, la densité optimale pour un cadre aussi sensible, ou encore l’impact environnemental de l’opération.
Un signal d’alarme pour la profession
Cet appel à candidature illustre une tendance préoccupante dans la manière dont sont sélectionnées les équipes de maîtrise d’œuvre en Tunisie. Il ne s’agit pas ici d’un simple débat sur une procédure spécifique, mais d’un enjeu plus large : comment garantir que l’architecture reste une discipline de conception et d’innovation, et non une simple exécution de directives préétablies ?
La profession d’architecte ne peut se réduire à une compétition de chiffres et de références comptabilisées. Il est urgent de repenser ces modes de sélection pour redonner aux architectes la place qui leur revient : celle de concepteurs engagés, capables de proposer des réponses pertinentes et contextuelles aux enjeux urbains et paysagers de demain.